vendredi 14 juillet 2017

La maison des épreuves

Jason Hrivnak
Editions de l'Ogre
EAN : 9791093606538

sorti le 5 janvier 2017
144 pages



"Le test commençait avec les deux amoureux assis face à face, par terre, chacun armé d'un couteau et chacun relié par intraveineuse à une réserve illimitée de sang d'un groupe sanguin spécifique. A un signal, chacun devait trancher la carotide de l'autre. L'idée du test consistait à se regarder dans les yeux le plus longtemps possible. La réserve de sang devait leur permettre en théorie de perdre leur sang indéfiniment,mais à l'instant où l'un d'eux cessait de regarder l'autre,la transfusion s'arrêtait et les deux sujets mouraient. Je précisais que par la suite un obélisque en pierre rouge devrait être dressé à l'endroit où avait eu lieu l'épreuve [...] Je prévoyais un monde jonché de ces étranges monuments rouges, offerts à l'admiration des êtres solitaires qui ignoraient l'amour, et comme autant d'insultes aux parents endeuillés."

Mon avis : Lorsque le narrateur apprend que Fiona, son unique amie d'enfance, avait gardé sur elle la page déchirée du test des amoureux quand elle s'est suicidée, il décide de terminer leur projet de Maison des épreuves. Ce délire de jeunesse lui semble être la solution, tardive, à la mort de Fiona ; si ils l'avaient fini plus tôt peut-être serait-elle toujours de ce monde. Un dernier acte d'amour, tout ce qu'il y a de plus morbide, pour prouver l'existence de la jeune femme dans sa vie.
Cette explication est donnée lors de la scène d'exposition, une trentaine de pages, avant que le style ne change radicalement. Les trois sections suivantes sont des tests, non sans rappeler ces livres dont vous êtes le héros à la différence près que quelque soit nos choix la lecture reste linéaire. Une situation amène à la suivante, peut importe ce que l'on ait décidé. Les tableaux s'enchaînent, oniriques et dérangeants. On retrouve un point de vue d'enfant, la beauté et la cruauté de la vie teintées d'une innocence morbide, mais écrit par un adulte hanté par ses souvenirs. Les personnages, Fiona et le narrateur, sont facilement reconnaissables dans les situations imaginées, où l'amour qu'ils ressentent à quelque chose de malsain tout en ayant une pureté idéalisée pour des êtres plongés dans leur propre univers. Et pourtant, aucun nom, aucune description ne prouvent leur existence au sein des ces pages et ces situations pourraient tout aussi bien nous arriver. D'ailleurs, le lecteur devient finalement le protagoniste de ces épreuves.
L'écriture de ce livre tout comme l'originalité de son sujet peuvent plaire ou déplaire. Je suis personnellement ressortie de ma lecture mitigée car très mal à l'aise, une chose est sûre c'est que ce n'est pas un ouvrage agréable à lire. Mais je ne pense pas que ce soit son but et juste pour la façon dont il nous fait regarder d'une nouvelle manière le monde qui nous entoure, l'expérience qu'il nous fait vivre, il mérite d'être connu et expérimenté.

Un labyrinthe cauchemardesque dont on ne peut ressortir indemne.




"Telle était l'économie de base du Terrain d'essai : la torture en échange d'un aperçu de ce que le cœur désirait. Nous concevions des épreuves dans lesquelles des garçons laids se faisaient aimer de jolies filles en se brisant les pieds avec un marteau."
La Maison des épreuves

dimanche 9 juillet 2017

Breakfast at Tiffany's

Truman Capote
Penguin Books
EAN : 9780141182797
sorti en 2000
160 pages


Holly Golightly adore traîner chez Tiffany, parce que tout y est beau. Holly au pas léger, gracile comme un songe, comme une Audrey Hepburn moulée dans une robe noire devenue légendaire, traverse l'existence telle un chat qui, n'ayant pas de nom  s'en invente un.
De son passé de Lulamae, il lui reste pourtant quelque chose de plus profond que la frivolité qu'elle affiche avec impertinence, une absence de lest qui conduit à une existence de courants d'air.
Jusqu'au jour où, des années après la disparition de la gosse, une photo vient raviver le souvenir de sa voix rauque et de sa silhouette de vent dans la mémoire du narrateur, qui lui fournira un hommage littéraire en guise de racines.

Mon avis : Ce livre comprend quatre nouvelles dont le point commun sont des personnages aux vies difficiles racontées avec beaucoup de tendresse et de sensibilité.
La première nouvelle, qui donne son titre au recueil, raconte la vie de la jeune Holly Golightly à travers les souvenirs qu'en a le narrateur. C'est la nouvelle que j'ai préférée car Truman Capote a vraiment réussi à faire un personnage d'une force surprenante pour un nombre de pages si court : foncièrement indépendante, un peu folle, elle a un tempérament de feu, peu courant pour son époque, et croque la vie à pleines dents. Mais au-delà de cette facette se cache une jeune femme profondément blessée et extrêmement fragile.
La deuxième nouvelle, "House of flowers", narre le coup de foudre puis l'union d'une jolie prostituée avec un homme venu des montagnes. Elle sacrifie la vie facile qu'elle avait en ville pour vivre son amour et son rêve malgré toutes les peines que cela impose.
Dans "A diamond guitar", on suit l'amitié de deux prisonniers, un vieil homme condamné à quatre-vingt-dix-neuf ans et un jour de prison et un jeune délinquant plein d'imagination qui décide de les faire s'évader.
"A Christmas memory" est la deuxième nouvelle qui m'a le plus touchée. Une vieille femme et un enfant sont liés d'une forte amitié, et malgré leur séparation forcée, les souvenirs de Noël et de leur tendre complicité ne seront jamais oubliés.
Si les personnages sont de caractères différents dans ces quatre textes, ils jouent tous d'un attrait, d'un charme irrésistibles, renforcés par la vision poétique et subtile qu'en donne Truman Capote. Ils mènent leurs vies comme ils l'entendent, la tête remplie de rêves qu'ils partagent sans le vouloir avec ceux qui les approchent.

Des nouvelles superbes, pleines de nostalgie et de lumière.




"I don't want to own anything until I find a place where me and things go together."
Breakfast at Tiffany's

samedi 1 juillet 2017

Bilan de juin

Ce mois-ci, je suis un peu déçue, pas des livres qui ont tous été de géniales découvertes, mais j'ai eu l'impression de ne pas avoir le temps de lire et ça m'a un peu - beaucoup - dérangé. Pareil, désolé pour les avis complètement irréguliers, j'ai eu quelques soucis avec Internet (deux semaines sans pour être précise...) qui m'ont empêché de poster mes billets...
Mais bon, je ne dois pas me plaindre ; j'ai de nouveau plein de livres à réussir à placer dans ma bibliothèque, et j'ai pu assister à une soirée organisée par les éditions Zulma... et ça, c'est que du bonheur !

Livres lus
L'univers en folie de Fredric Brown
"Galaxies identitaires", Apulée n°1
Rosa Candida de Audur Ava Olafsdotir
Loin de Damas de Omar Youssef Souleimane
Invitation au japonais de Colette Batsch et Jean Mathieu
Les aventures de Nick Adams de Ernest Hemingway
Prime Time de Jay Martel

Bilan des challenges
2213 pages lues
7 livres
dont 3 de la PAL 2016

Les petits nouveaux
Krabi de Park Hyoung-su
L'étoile Absinthe de Jacques Stephen Alexis
Loin de Damas de Omar Youssef Souleimane
Les aventures de Nick Adams de Ernest Hemingway
ノルウェイの森 (La balade de l'impossible) de Haruki Murakami

vendredi 30 juin 2017

L'univers en folie

Fredric Brown
Editions Denoël
EAN : 2782207501207

sorti le 6 septembre 1995
260 pages


10 juin 1954. Première tentative de lancement d'une fusée dans la Lune. Et c'est l'échec. La fusée retombe dans les Catskill. Si près d'un journaliste, comme par hasard directeur d'une revue de SF, qu'il est désintégré... et réintégré dans un univers parallèle.
Commence alors pour le malheureux la plus extravagante des aventures. Pris pour un espion d'Arcturus, il ne doit son salut qu'à sa familiarité avec la science-fiction. Mais c'est quand même dur de rencontrer votre double installé dans votre appartement, de voir votre petite amie fiancée à un autre, et de découvrir que les machines à coudre peuvent ouvrir la voie de l'hyperespace...

Mon avis : Pour redonner un peu le contexte de l'écriture, L'univers en folie date de 1949, en pleine Guerre Froide, le lancement (réussi) d'une fusée pour la Lune n'a eu lieu que vingt ans plus tard...
Donc, déjà, au niveau de la science-fiction Fredric Brown a eu un coup de génie. Son récit est logique, tout en ayant un univers original et complètement décalé. Keith Winton, son personnage principal, se retrouve dans un univers qui ressemble au sien (au nôtre aussi) à quelques détails près : la maison de campagne de son éditeur a disparu, des monstres pourpres se baladent en ville comme la chose la plus naturelle du monde, une épaisse brume couvre New-York la nuit tombée... Et si il ne s'agissait que de ça ! Le pauvre rédacteur en chef accumule les gaffes, mettant sa vie en danger, pour le plus grand plaisir des lecteurs qui attendent avec impatience le prochain obstacle sur son chemin. Débordant d'inventivité et vraiment drôle, j'ai hâte de me replonger dans l'univers fou de Fredric Brown !

Traité avec beaucoup d'humour, jouant avec les clichés, ce livre sans prétention nous fait passer un agréable moment. Impossible de le lâcher !




"Les Martiens avaient eu l'idée, somme toute ridicule, de refuser toute forme de colonisation. Leur civilisation était aussi développée que la nôtre, à ceci près qu'ils n'avaient pas découvert la navigation interplanétaire - sans doute parce que, ne portant pas de vêtements, ils ignoraient tout des machines à coudre."
L'univers en folie

dimanche 25 juin 2017

Rosa Candida

Audur Ava Olafsdottir
Editions Zulma
EAN : 9782843045219

sorti le 19 août 2010
333 pages


Le jeune Arnljotur va quitter la maison, son frère jumeau autiste, son vieux père octogénaire, et les paysages crépusculaires de laves couvertes de lichen. Sa mère a eu un accident de voiture. Mourante dans le tas de ferraille, elle a trouvé la force de téléphoner aux siens et de donner quelques tranquilles recommandations à son fils qui aura écouté sans s'en rendre compte les dernières paroles d'une mère adorée. Un lien les unissait : le jardin et la serre où elle cultivait une variété rare de Rosa candida à huit pétales. C'est là qu'Arnljotur aura aimé Anna, une amie d'un ami, un petit bout de nuit, et l'aura mise innocemment enceinte. En route pour une ancienne roseraie du continent, avec dans ses bagages deux ou trois boutures de Rosa candida, Arnljotur part sans le savoir à la rencontre d'Anna et de sa petite fille là-bas, dans un autre éden, oublié du monde et gardé par un moine cinéphile.

Mon avis : Pour être honnête, les mots me manquent pour ce livre. Si je devais le résumer, je dirais que c'est un petit moment de douceur, un instant d'évasion. Lorsque Arnljotur quitte le foyer aimant où il a grandi, il cherche à se retrouver, à se comprendre lui-même. Tout se bouscule dans sa tête, mille pensées existentielles assaillent ses journées, c'est beau, triste, apaisant. On voyage avec lui à l'autre bout du monde, pour se perdre nous aussi dans les parterres de roses, la beauté dans sa simplicité. Rosa candida est infiniment poétique, calme et suivre ce personnage dans sa quête initiatique nous permet de nous redécouvrir en même temps qu'on le découvre lui. J'ai vraiment tout aimé dans ce livre, les paysages merveilleux, les rencontres magnifiques, la famille débordant d'amour, les sentiments simples et pourtant si forts... Les mots ne sont plus suffisants pour décrire un tel moment de bonheur.

Ce livre est un petit bijou.



"Ceux qui arrivent à entrer un court instant dans la vie des autres peuvent avoir plus d'importance que ceux qui y sont installés depuis des années."
Rosa Candida

Les aventures de Nick Adams

Ernest Hemingway
Folio
EAN : 9782072723506

sorti le 11 mai 2017
360 pages

Merci aux éditions Folio et à Livraddict pour ce livre.

Dans les années 1920, un jeune homme attachant apparaît dans des nouvelles éparses sous la plume d'Ernest Hemingway : Nick Adams. Pendant une dizaine d'années, le romancier américain conta ses mésaventures d'enfance dans le Michigan, relata son expérience de la guerre, partagea des instants de sa vie de couple. Rassemblés ici dans l'ordre chronologique de la vie de Nick et augmentées de fragments retrouvés dans les papiers de l'auteur, ces nouvelles font apparaître avec netteté ce qui était en jeu pour Hemingway : une autobiographie romancées en morceaux, le tableau éclaté d'une vie.

Mon avis : J'avais déjà lu un roman de Hemingway, j'étais donc très contente de pouvoir me replonger dans son écriture. Les aventures de Nick Adams ont vraiment été une belle découverte pour moi : on y retrouve son univers, plein de forêts, de lacs, grâce à cette autobiographie romancée qui éveille la curiosité puisque, jusqu'à la fin du livre, on ne sait pas ce qui concerne véritablement l'auteur et ce qui n'est "que" inventé. Sur ce point, les éditions aident le lecteur avec des notes de bas de page, débrouillant un peu le puzzle, juste assez pour susciter l'intérêt mais laissant tout de même un flou qui nous empêche de reposer le livre.
Les vingt-quatre nouvelles qui composent ce recueil ont des thèmes très différents, des atmosphères très différentes. On suit Nick Adams pendant certaines périodes de sa vie, enfant ivre de liberté, adulte plus grave dû à tous ce qu'il a vu et vécu. L'écriture de Hemingway permet de vraiment rentrer dans le contexte de cette époque, elle est simple mais argotique, débordant de sensibilité, ce qui rend ses textes dynamiques même si on ressent parfois une certaine distance avec ses personnages.

Un hymne à la nature, à la simplicité, à la liberté à travers des épisodes réalistes mais où le mystère continue de planer.



"La seule écriture valable, c'est celle qu'on invente, celle qu'on imagine. C'est ça qui rend les choses réelles."
Les aventures de Nick Adams

samedi 3 juin 2017

Prime Time

Jay Martel
éditions 10/18
EAN : 9782264068071

sorti le 7 juillet 2016
473 pages

Scénariste raté et enseignant usé, Perry Bunt rêve d'Amanda. Mais Amanda a un secret : Galaxy Entertainment. Les Terriens sont les stars idiotes de l'émission de téléréalité la plus populaire du cosmos ! Sauf que l'audience est en berne, la production arrête le show, mais en beauté, sur un dernier épisode fou : la fin du monde. Un homme peut encore sauver la planète : Perry Bunt.

Mon avis : Prime Time allie science-fiction et humour décalé, un peu dans le même genre que Douglas Adams. Ici, Jay Martel tourne tout ce qui caractérise l'être humain en dérision ; la guerre, la religion, la culture de masse, cette morale ambivalente... Et finalement, si la Terre ne risque pas d'être détruite pour construire une autoroute intergalactique, les thèmes du divertissement et du tourisme sont bien présents avec ce même objectif, ce qui pour moi rapproche d'autant plus ces deux livres.
Les personnages sont attachants grâce à leurs défauts, leur maladresse et cet espoir qu'ils gardent (presque) quelque soit la situation. Perry Bunt a foi en l'humanité, et Amanda Mundo a foi en Perry Bunt. Le duo va ainsi essayer de rendre les hommes meilleurs pour éviter la destruction de la planète. Tout ne se passera pas comme prévu, du point de vue de Perry en tout cas, ce qui n'est pas non plus pour nous déplaire... Nous ne sommes pas si différents des Edenites au final. Mais ce que nous offre ce roman en définitive c'est le recul nécessaire pour mieux comprendre ce qui fait le charme de la Terre et de ses habitants.

Une lecture loufoque, une intrigue originale : le must du divertissement !




"Le pays peut bien s'enfoncer dans l'ignorance et dans l'apathie, la Terre peut bien se consumer dans ses propres émanations, l'expansion de l'univers peut bien se résoudre dans le néant, tout ce qu'on veut savoir c'est : qu'est-ce qu'il y a ce soir à la télé ?"
Prime Time

jeudi 1 juin 2017

Bilan de mai

Ce mois-ci, pour cause d'examens, j'ai du ralentir ma lecture de romans... Je me suis bien rattrapée en fin de mois, mais les comics que je devais rendre à mon gentil petit frère m'ont aidée à tenir jusque là ! Tous les livres m'ont plût, à différents degrés (le premier de la liste étant Spada) et j'ai ainsi pu vider un peu plus ma PàL 2016.
Très peu de "petits nouveaux" pour une fois, un seul, en fait, qui m'a été offert... Il est temps que je lise enfin ceux qui attendent dans ma bibliothèque ! (dit-elle alors que deux réservations l'attendent en librairie, et que ce ne sont certainement pas les seuls qui viendront s'ajouter aux piles envahissant son appartement...)
Donc voilà, un mois placé sous le signe de la raison... à peu près.

En cours
Prime Time de Jay Martel

Livres lus
L'épée de vérité : La première leçon du sorcier de Terry Goodkind
Vies minuscules de Pierre Michon
Joker de Lee Bermejo et Brian Azzarello
Killing Joke de Alan Moore
Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche
Arkham Asylum de Dave McKean et Grant Morrison
Batman : Sombre Reflet 2 de Scoot Snider, Jock et Fransesco Francavilla
Batman : Sombre Reflet 1 de Scoot Snider, Jock et Fransesco Francavilla
Spada de Bogdan Teodorescu
Arca de Romain Bennasaya

Bilan des challenges
2430 pages lues
10  livres
dont 4 de la PAL 2016

Les petits nouveaux
Lettres d'Ogura de Hubert Delahaye

vendredi 26 mai 2017

Vies minuscules

Pierre Michon
Folio
EAN : 9782070401185

sorti le 26 novembre 1996
248 pages


Huit vies. Huit noms, à peine écrits en titre des chapitres, déjà tombés en désuétude. Pierre Michon pénètre les vies de ses ancêtres, anodines, infimes, parcellaires : minuscules. Malgré ou à cause de l'insuffisance des existences, l'écrivain défriche, le temps de l'écriture, ces vains terrains vagues qu'envahissent à nouveau les mauvaises herbes de l'insipide dès la plume reposée.

Mon avis : A l'aide de ses souvenirs, Pierre Michon nous raconte l'Ecriture. Chaque personne qu'il nous présente ici nous rapproche de lui, de celui qu'il a été, de celui qu'il a pensé être. On le suit enfant traînant dans les jupes de sa mère à écrivain depuis toujours oublié par l'Inspiration. Dans Vies minuscules, finalement on découvre un auteur en même temps que les protagonistes de ses récits, dur avec ses proches et pourtant émouvant, homme entouré mais seul, obsédé par la mort et ses anges.
Les images font le charme de ce livre, mais l'écriture précieuse, dense, de Pierre Michon peut aussi bien être un frein à la lecture. On ne peut pas dire que son style n'est pas recherché ; la métaphysique cède la place à l'argot provençal, les mots chantent et montrent des époques révolues, mais les pages d'une phrase (et j'exagère à peine !) peuvent rendre certains moments très longs... L'autre risque en lisant ce livre est de se perdre dans l'écriture si particulière de Pierre Michon, pour la beauté de ses mots, et d'en oublier le sens. 

Un livre touchant, sur l'écriture, la vie et ses rescapés.




"Le sel des heures se dilue, et dans l'agonie du passé qui commence, l'avenir se lève et aussitôt se met à courir."
Vies minuscules

dimanche 21 mai 2017

Spada

Bogdan Teodorescu
Agullo éditions
EAN : 9791095718086

sorti le 12 mai 2016
320 pages


Un petit truand est retrouvé égorgé dans les rues de Bucarest. Quand un deuxième voyou, puis un troisième sont assassinés, il devient clair qu'un meurtrier en série sévit dans la capitale roumaine. Ses victimes ont toutes le même profil : elles sont roms et possèdent un casier judiciaire...

Mon avis : Ce livre commence comme un roman policier. La Mouche, un joueur, Tzigane, de bonneteau est égorgé dans les rues de Bucarest. Puis c'est le tour d'un proxénète, Tzigane lui aussi, et d'un trafiquant... La presse s'empare de ces affaires, "Des délinquant roms tués par un mystérieux tueur en série ; Poignard". Mais finalement, l'enquête passe au deuxième plan, on la suit à travers les stratégies politiques et médiatiques pour se focaliser sur un sujet d'actualité : les conflits interethniques.
J'ai beaucoup aimé le choix des points de vue dans ce livre qui, pour moi, lui donnent toute son originalité. L'Etat roumain fait des choix, pas souvent les bons, ils sont dans une situation incontrôlable, qui se révélera toujours mauvaise pour eux quelles que soient leurs décisions. A l'aube de nouvelles élections présidentielles, les politiciens au pouvoir se retrouvent avec des conflits intérieurs et extérieurs, incapables de calmer les choses et tentant de ne pas perdre trop de votes alors que la situation est chaotique. D'un autre côté, la presse crie au complot, envenime la situation qui est déjà loin d'en avoir besoin, attisant la rage de la population roumaine contre les minorités roms. Et le lecteur se retrouve emporté de ce tourbillon de folie et de manipulation, où un fait divers est devenu un enjeu politique majeur, où une bataille politique se règle à coups de communication, et où la guerre civile n'est pas bien loin...

D'une écriture mordante avec un humour corrosif, Bogdan Teodorescu nous présente une Roumanie à travers ses échanges politiques, médiatiques et policiers.

"Je sais que vous ne nous aimez pas. Pour vous, nous sommes des Tziganes, un point c'est tout. Je vois ça dans vos regards, tous les jours. Peu importe que j'aie fait des études, que je sois docteur ès sciences, que je sois marié et que j'aie trois enfants, que j'aie fait mon service militaire, que je paie mes impôts à l'Etat. Je reste un Tzigane. Et pour vous, c'est une tare."
Spada

samedi 13 mai 2017

L'étrangleur d'Edimbourg

Ian Rankin
Le Livre de poche
EAN : 9782253090557

sorti le 1 juin 2007
285 pages


Des fillettes d'une dizaine d'années se font enlever et étrangler dans la ville d'Edimbourg. L'inspecteur adjoint Rebus est mis sur l'affaire, mais les victimes n'ayant que très peu de points communs, celle-ci n'avance pas et la population d'Edimbourg panique. L'inspecteur reçoit en parallèle des lettres anonymes, assez énigmatiques, contenant des nœuds et des croix. Et si la clé de ces affaires se trouvait en fait enfouie dans les méandres de son passé ?

Mon avis : Ce livre est le premier tome de la série des Rebus. On découvre l'inspecteur (adjoint dans ce tome), son passé énigmatique étant un des points forts de ce livre. Cynique, associable, l'homme est tourmenté par le passé qu'il a refoulé et qui ressurgit aux moments les plus inopportuns. C'est un personnage complexe, à la limite du criminel, dans une ville dont l'auteur nous présente les côtés les plus noirs. Loin de l'Edimbourg idéalisé des touristes, Ian Rankin nous entraîne dans les bas-fonds à travers une écriture très détaillée et satirique, ce qui fait le charme de ce livre. Les idées noires du personnages principal et cet autre visage de la ville donnent une atmosphère très sombre au livre, qui n'est pourtant pas dénué d'humour.
Au-delà de cette atmosphère, j'ai beaucoup aimé l'écriture de ce livre, simple et dynamique avec quelques mots d'argot qui donnent de la puissance au texte. Les mots choisis par Ian Rankin ne le sont jamais au hasard, les indices sont partout, dans les références littéraires, les jeux de mots, qui finalement nous prennent au jeu de l'enquêteur et nous en apprennent plus sur ce passé oublié. 
Je dois juste préciser une chose ; bien que catégorisé en tant que "roman policier", je déconseille fortement de lire ce livre pour son intrigue policière. Elle n'est qu'une excuse pour en savoir plus sur John Rebus, longue à démarrer, elle est en plus plutôt prévisible. Le véritable intérêt de L'étrangleur d'Edimbourg est la dualité qui en ressort, celle de Rebus et de sa ville.

Un roman satirique sur la nature humaine, le côté sombre qu'on a en chacun de nous.




"Edimbourg était schizophrène, la ville de Jekyll et Hyde, bien entendu, mais aussi celle de Deacon Brodie, des manteaux de fourrures sans petite culotte, comme on disait à Glasgow."
L'étrangleur d'Edimbour

lundi 8 mai 2017

Arca

Romain Benassaya
Editions Critic
EAN : 9780201379624

sorti le 16 juin 2016
450 pages



En 2157, l'Arca, un vaisseau spatial fonctionnant à l'aide d'une technologie incomprise de ses propres concepteurs, s'apprête à franchir le seuil de Jupiter pour rejoindre la Griffe du Lion. Pour Sorany Desvoeux, la scientifique qui a découvert l'étrange combustible du vaisseau et Frank Fervent, investigateur de bord, commence un voyage mouvementé riche en péripéties.

Mon avis : Ce roman est un space-opera, et un premier roman ce qui est assez impressionnant. Nous suivons quelques personnes appartenant à l'équipage du vaisseau Arca, les deux principaux étant Sorany Desvoeux, la scientifique ayant découvert la mystérieuse matière d'Encelade qui permet au vaisseau de fonctionner, et Frank Fervent, un proche du commandant de bord chargé de la protection de la jeune femme, car Sorany a un rôle important dans cette mission qu'elle seule peut endosser.
On suit chapitre par chapitre la vie de Sorany et de Frank, le présent laissant la place au passé afin d'expliquer la découverte de cet énigmatique combustible et du contexte géopolitique avec les colonies terriennes dans la galaxie. Cette construction permet d'entretenir le suspense et finalement, lorsqu'on est pris dans l'intrigue, on ne peut plus décocher de ce livre. 
Le style de Romain Benassaya est très descriptif, ce qui peut être un peu lassant par moment, mais son monde est cohérent et plutôt simple à assimiler. Grâce à son intrigue, il aborde, de manière subtile, énormément de sujets, comme des avertissements sur des faits d'actualité, en particulier le risque des mouvements sectaires, le ravage de l'ultra-capitalisme et la nécessité d'être unis pour changer le système. J'ai trouvé son univers et son intrigue très travaillés, et finalement je vois son livre comme un appel à la compréhension des autres, de nos différences, même si on ne les accepte pas : Ireen Tseï est plus complexe qu'il n'y paraît, en fait les aliens ont profité de sa jalousie pour la contrôler mais même eux faisaient cela par nécessité, pour survivre.

Un roman captivant, une superbe découverte.




"C'est là une règle qui a de tout temps été valable : il n'y a pas d'autre alternative à un saut en avant dans le développement de l'humanité que le déclin."
Arca

lundi 1 mai 2017

Bilan d'avril

Ce mois-ci, j'ai plutôt un bon bilan. Hormis deux des livres reçus en services de presse qui m'ont assez déçus, toutes mes lectures ont été de belles découvertes !
Et je me suis faite plaisir pour les "petits nouveaux" ; trois d'entre eux traînaient dans ma wishlist depuis un moment, il était temps qu'ils arrivent dans ma bibliothèque ! Et le reste sont des coups de cœur en en entendant parler...

En cours
Arca de Romain Bennasaya

Livres lus
Une étude en soie de Emma Jane Holloway
Tu ne perds rien pour attendre de Janis Ostiemi
Le vent les a ôtés de Marc Séguier
Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, illustré par Benjamin Lacombe
La bibliothèque des existences de Thomas Gerbaud
L'étrangleur d’Édimbourg de Ian Rankin
Le fond de l'enfer de Ian Rankin
Pour 500 rials d'or ; La fortune de Ch'ha de Sonia Koskas

Bilan des challenges
2182 pages lues
8 livres
dont 3 de la PAL 2016

Les petits nouveaux
Les envoûtés de Witold Gombrowicz
Spada de Bodgan Teodorescu
Walden d'Henry David Thoreau
Watershipdown de Richard Adams
La horde du contrevent d'Alain Damasio
Station eleven d'Emily St John-Mandell
Trainspotting d'Irvine Welsh
Refuge 3/9 d'Anna Starobinets

vendredi 28 avril 2017

Pour 500 rials d'or ; la fortune de Ch'ha

Sonia Koskas
Editions L'harmattan
EAN : 9782343109350

sorti en février 2017
68 pages


Merci aux éditions L'Harmattan pour ce livre.

En lisant ces contes, vous rencontrerez une jeune et belle boulangère qui épouse un prince, un prince fils de cordonnier, un mendiant qui donne des leçons au Sultan, des pauvres qui ne le sont plus grâce à leur sagacité et leur imagination... Vous rencontrerez aussi Ch'ha, le fou-sage, cousin de Nasredine. Pauvreté, fortune, amour, humour, merveilleux tissent ce recueil de contes judéo-arabes.

Mon avis : Ce livre contient plusieurs courts contes tunisiens, ne connaissant qu'en surface cette culture, il m' a beaucoup intéressée. Il est très facile d'accès grâce à une écriture simple, mais je ne pense pas qu'il soit vraiment destiné aux enfants ; certains mots arabes, même si ils sont expliqués en bas de page, leur sont sûrement inconnus ainsi que leurs concepts et la morale de certains contes m'a laissée plutôt dubitative... Encore une fois, je ne connais pas cette culture donc j'ai peut-être mal compris les sous-entendus que le livre donnait. 
Le personnage de Ch'ha, qui est très mis en avant dans ce livre, m'a laissée perplexe : il est plutôt naïf, pas particulièrement intelligent à mon sens, et obsédé par l'argent. Ses "aventures" sont comiques, souvent absurdes, elles font plutôt sourire mais manquaient d'une retombée morale selon moi, par exemple il vole de pauvres marchands mais n'est pas vraiment puni de ses actes. Le livre contient peu des aventures de ce sage-fou très connu au Moyen-Orient, et je pense donc que ce ne sont pas les plus représentatives de sa personnalité facétieuse et de la philosophie que ses histoires véhiculent. J'ai par contre beaucoup apprécié les autres contes, toujours plein d'humour et de générosité. Ce sont des petites histoires, très courtes, qui finissent bien pour les personnages que l'on suit et qui mettent en avant leur imagination, leur foi et leur ténacité. Ses personnages sont rusés, ou bien ignorent ce qu'il leur arrive, et c'est un délice de suivre ces petites tranches de vies qu'ils nous offrent, tout en ayant un point de vue élargi par rapport au leur ce qui rend la situation d'autant plus comique, comme c'est le cas dans l'histoire de Yonatann et de Zoubeïda.

De petits contes qui font voyager, à la naïveté enfantine et à l'humour acéré.




"Parmi les pauvres gens, il n'y avait pas Ch'ha, il y avait tous ceux de la 'Hara, le quartier le plus pauvre de Tunis. Il y vivait là un petit juif, si pauvre et ignoré que l'histoire n'en a pas retenu le nom."
La devise du Sultan

dimanche 23 avril 2017

La bibliothèque des existences

Thomas Gerbaud
Librinova

sorti le 2 mars 2017
263 pages


Merci à Thomas Gerbaud et à Livraddict pour cette découverte !

Alors qu'il rentre d'un long exil à l'étranger, Thibault Saintes, romancier à succès, va retrouver deux pages écornées qui décrivent dans les moindres détails les dernières vingt-quatre heures de sa vie. Cette découverte va le lancer dans une enquête sur les traces du passé et du vieux libraire qui fut jadis son mentor. Au même moment, un homme se réveille au beau milieu d'une clairière, sans aucun souvenir. Il va découvrir que, dans le monde où il est tombé, chacun possède un Livre Poussière, un ouvrage relatant sa vie de la naissance à la mort, entreposé entre les murs de la Bibliothèque des Existences et qu'il n'est pas arrivé ici par hasard.

Mon avis : Dès la lecture de la quatrième de couverture, je savais que ce livre me plairait, et je n'ait pas été déçue du voyage...
L'intrigue suit une certaine forme géométrique, que vous allez devoir deviner dans les énigmes de ce livre, et pour cette raison je ne vous la donnerait pas ! Mais en bref, on a deux histoires en parallèle : la première se déroule à Paris où Thibault Saintes, écrivain de son état, revient pour une semaine. En retournant dans la librairie où il a passé une partie de son adolescence, il fouille dans sa cache secrète et tombe sur deux pages qui semblent bien anciennes mais dont le texte raconte en détails ses dernières vingt-quatre heures ; qui il a vu dans la rue, de quelle couleur était la chemise de son chauffeur de taxi... Et ainsi commence un jeu de piste, où Thibault devra résoudre une série d'énigmes. D'un autre côté, nous suivons un homme qui s'est réveillé dans un monde fantastique, qui ne se rappelle ni qui il est ni pourquoi il est ici. Et bien sûr, il n'a aucune idée de la façon dont les choses se passent dans cet univers. Cet homme, grâce à ses rencontres, va en apprendre plus sur le monde dans lequel il a atterri et surtout va apprendre l'existence des Livre Poussière, des livres qui décrivent toute la vie d'un homme, de sa naissance à sa mort. Ces livres ne sont accessibles que par des Archivistes, seuls à être capable de les déchiffrer correctement, mais leur système très organisé est menacé par des éléments rebelles, ces Imparfaits sont donc pourchassés, et notre pauvre inconnu avec eux.
Je ne peux malheureusement pas en dire beaucoup plus sur l'intrigue car elle fonctionne vraiment comme une grande énigme : on a quelques indices, et quand on arrive au dénouement une grande partie de l'histoire se résout d'elle-même. L'autre partie, je l'ai prise personnellement comme une "fin" ouverte (plutôt qu'une fin, il s'agit d'une explication... mais ça marche bien aussi !) et je me suis imaginée la naissance de cet univers fantastique.

J'ai été très impressionnée par l'écriture de Thomas Gerbaud. Elle est plutôt simple, va a l'essentiel, et en même temps est terriblement poétique. On dévore ses lignes plus qu'on ne les lit, d'autant plus qu'avec son intrigue originale il nous plonge dans un  jeu d'énigme oulipien où je me suis personnellement perdue. Il réussit à nous tenir en haleine, jouant sur le suspense : quand Thibault et Lunelle trouvent la solution à une énigme, ils la gardent pour eux, et il nous faut attendre d'avoir fini le chapitre sur l'"inconnu" puis l'interlude où on suit un Archiviste pour avoir accès à la réponse. Ça pourrait paraître long, mais finalement il y a tellement d'éléments passionnants dans chacune de ces parties qu'on ne peut juste jamais détacher ses yeux de ce livre ! Tout le roman se déroule ainsi, comme un jeu, pour finalement arriver à la fin, à la réponse à toutes les questions (ou presque). Je ne parlerais pas du dénouement, je veux que vous le découvriez par vous-même, voici seulement ce que j'en est pensé : étonnant, bouleversant, magnifique.


Un roman sur le pouvoir de l'imagination et le sens de la vie. A mettre entre toutes les mains !





"Le livre en lui-même n'avait rien d'extraordinaire, mais lorsqu'il l'avait feuilleté, deux pages s'en étaient détachées, glissant en un froissement jusque sous une table un peu plus loin."
La bibliothèque des existences

Alice au pays des merveilles

Lewis Carroll, Benjamin Lacombe
Editions Soleil
EAN : 9782302048478

sorti le 16 décembre 2015
294 pages


Alice s'ennuie auprès de sa sœur qui lit un livre ("sans images, ni dialogues") tandis qu'elle ne fait rien. "À quoi bon un livre sans images, ni dialogues ?", se demanda Alice. Mais voilà qu'un lapin blanc aux yeux roses vêtu d'une redingote avec une montre à gousset à y ranger passe près d'elle en courant. Cela ne l'étonne pas le moins du monde. Pourtant, lorsqu'elle le voit sortir une montre de sa poche et s'écrier : "Je suis en retard ! En retard ! En retard !", elle se dit que décidément ce lapin a quelque chose de spécial. En entrant derrière lui dans son terrier, elle fait une chute presque interminable qui l'emmène dans un monde aux antipodes du sien. Elle va rencontrer une galerie de personnages retors et se trouver confrontée au paradoxe, à l'absurde et au bizarre...

Mon avis : Ce livre d'Alice aux pays des merveilles est très intéressant au-delà du roman et des illustrations de Benjamin Lacombe. En annexes, le lecteur peut lire les correspondances de Carroll avec ses "amies-enfant" ainsi que voir des photographies qu'il a prises de certaines de ces petites filles dont Alice Lindell. Cela permet d'avoir un aperçu de ses relations à ces jeunes filles, et dans le cas de ses correspondances avec Alice Lindell, de connaître l'histoire de son célèbre roman. Le deuxième point d'annexe qui m'a intéressée était celui des jeux de langages : la traduction ne peut jamais redonner toutes les subtilités de la langues originale, soit que le mot n'existe pas en français ou que le résultat soit trop lourd pour être gardé dans son intégralité. Henri Parisot est le premier traducteur d'Alice, et nous explique qu'il a essayé de reprendre les jeux de mots carrolliens en les rapprochant des expressions françaises pour que ce soit naturel. J'ai beaucoup aimé ce choix car dans la plupart des versions d'Alice, ces jeux de mots sont traduits littéralement ce qui rend le texte étrange, comme mal formulé.
Etant donné que j'ai déjà donné mon avis sur le texte du roman dans Alice's Adventures in Wonderland, je ne reviendrai pas dessus mais je parlerai seulement des illustrations de Benjamin Lacombe et de ce qu'elle apportent au texte. Tout d'abord, on retrouve bien son style si particulier : des visages bien ronds et de gros yeux, ce qui donne un côté très enfantin à ces personnages, très doux aussi. Cependant, la combinaison de ces éléments avec les couleurs pâles que portent Alice, le maquillage accentuant la blancheur de son teint, lui donne un côté très inquiétant, presque morbide comme si elle était malade. Ces tons clairs sont opposés aux tons criards, aux couleurs très vives du pays des merveilles, ce qui donne au décor un effet irréel. Et ce décor est bien le premier personnage de l'histoire : dans toutes ses illustrations, il prend le plus de place, il accroche le regard, Alice est minuscule à côté de lui... Ainsi, j'ai beaucoup aimé ce livre car j'ai l'impression qu'au fond Benjamin Lacombe a eu la même lecture d'Alice que moi, et que ça transparaît dans ses images. Le pays des merveilles n'est pas seulement un endroit merveilleux, il a une puissance qui domine tout et la logique qui y règne est éprouvante. Il y règne une atmosphère très inquiétante, qui est souvent mise de côté dans les adaptations d'Alice pour la jeunesse alors qu'à mon sens c'est une partie indispensable de ce lieu. De même, Alice ne comprend rien à ce qui s'y passe autour d'elle car elle est dans un entre-deux, entre fillette et femme, elle tente de comprendre avec un regard d'un enfant, ce qui la perd dans ce monde autant que ça perd le lecteur, car finalement ce qu'elle voit est la logique complexe de l'adulte, qui se rapproche souvent du non-sens pour une petite fille comme elle l'est.
Le dernier point, (rapide) que je voudrais aborder est la mise en page, en particulier au début du livre. Lorsque Alice grandit, l'illustration sort du livre, il faut déplier la page pour avoir accès à toute l'image, alors que quand sa taille diminue, la typographie réduit elle aussi. J'ai beaucoup aimé cette tension entre le texte et l'image, la façon dont chacun renvoyait des informations complémentaires au lecteur, et pour moi c'est un livre très réussi.

"Les deux Alice ne sont pas des livres pour enfants mais plutôt les seuls livres pour lesquels nous devenons enfants." Virginia Woolf

dimanche 16 avril 2017

Le vent les a ôtés

Marcel Séguier
La compagnie littéraire
EAN : 9782876834521
sorti en 2014
158 pages



Merci aux éditions La compagnie littéraire et à Livraddict pour cette découverte !

Le titre est emprunté au poème de Rutebeuf. Marcel Séguier est, pour le principal, romancier. Mais dans ces récits s'apparentant à des nouvelles, les héros sont bien réels, qui font pour pour la plupart partie de l'histoire littéraire. L'auteur y fait participer son lecteur à des moments significatifs par de petites anecdotes. On y fait des rencontres, toutes inédites car personnelles. Ce mot de "rencontres", il a tenu à ce qu'il paraisse en sous-titre de cet ouvrage inspiré par la fidélité, la gratitude, une amitié émue qu'a ravivé le souvenir. On est mis dans une confidence dont les échos murmurent encore dans l'esprit et le cœur du témoin. Mais une surprise attend sur la fin le lecteur. Voici qu'à côté des êtres prennent place et prennent leur part d'âme des "choses inanimées", selon le vœu du poète. C'est, se substituant au prestigieux escalier de marbre blanc qu'il gravit, celui "de service" que l'enfant empruntait avec sa maman femme de ménage. Près d'accéder au salon d'apparat où il sera reçu par le président du Sénat de la République, le vieil enfant marque une pase. En cet instant il sait très fort qu'il est le fils des Jacques, et, par-delà les générations, celui de Pierril l'aïeul qui se louait de ferme en ferme à la saison. Il peut continuer son ascension, "le joueur de flûte n'a pas trahi" ainsi que le chante Brassens.

Mon avis : Dans cet essai, Marcel Séguier revient sur les rencontres qui ont marqué sa vie d'écrivain, que ces hommes l'aient encouragé dans la voie littéraire ou bien qu'il se les remémore pour leur côté profondément humain. Chacun d'eux a une particularité qui lui est propre et qui lui vaut le respect et l'admiration de l'écrivain, raison pour laquelle il les immortalise dans ce texte. L'oubli et le souvenir en sont vraiment les deux thèmes principaux, et par sa démarche il me rappelle les extraits de Vies minuscules de Pierre Michon que j'avaient lus : tout deux cherchent à contrecarrer l'oubli de personnes extraordinaires, pas forcément dans leurs vies mais dans les souvenirs qu'elles ont laissés aux deux auteurs. La principale différence que je vois entre ces deux livres est le choix des personnes en elles-mêmes : quand Marcel Séguier met à l'honneur des écrivains et professeurs l'ayant guidé dans sa vie d'écrivain, Pierre Michon met en valeur de petites gens, des campagnards, qui l'ont marqué dans sa vie personnelle. Ce n'est bien sûr qu'une interprétation de ma part, mais pour moi cet auteur est aussi mis à l'honneur par la similarité de leurs textes.
Le vent les a ôtés ne suit pas une chronologie linéaire, on suit l'auteur au gré de ses souvenirs, passant d'une année à une autre selon la personne mise à l'honneur dans son chapitre, voire sautant de longues périodes pour revenir finalement en arrière dans un même chapitre comme celui sur Claude Simon. Cette spontanéité dans la narration s'ajoute à la sincérité avec laquelle Marcel Séguier narre ces amitiés, ce qui rend ce texte extrêmement émouvant.
L'écriture est fleurie et poétique , "alambiquée" certains diraient comme le disait son ami Claude Simon, mais un délice pour les yeux et les oreilles. Il faut bien sûr apprécier son originalité, les références littéraires ainsi que le jeu sur les mots, en tant que typographe, amoureux de la langue française, Marcel Séguier a extrêmement travaillé sur la langue, les métaphores, la musicalité de ses phrases. Pour ces différentes raisons, je pense que ce livre pourrait paraître long à certains lecteurs, mais je l'ai personnellement dévoré et je pense lire des romans de cet auteur car son style m'a vraiment plu !

Un essai mêlant émotion et musicalité pour sauver de l'oubli des personnes extraordinaires.



"A toi, l'ami, le camarade, le copain, je dois un grand merci que ces pages, vivant, fidèle souvenir, ont voulu exprimer."
Le vent les a ôtés

jeudi 13 avril 2017

Tu ne perds rien pour attendre

Janis Otsiemi
Plon
EAN : 9782259249546

sorti le 16 mars 2017
227 pages
langue française


Merci à Netgalley et aux éditions Plon pour ce livre !

Flic à Libreville, Jean-Marc a perdu sa mère et sa sœur dans un accident de la circulation alors qu'il avait douze ans. Le chauffard, fils d'un ministre, n'a jamais été poursuivi. Jean-Marc est entré dans la police à cause de ce drame. Pour se venger, se faire justice lui-même, condamner à sa manière ce meurtrier. Mais, fatigué des magouilles de ses collègues de la PJ et des crimes, viols et disparitions quotidiens, il a demandé à être muté à la Sûreté urbaine de Libreville. Un service pas plus reluisant, mais où il a le temps de préparer une vengeance qui le fait tenir au quotidien. Chaque soir, il s'arrête devant la villa du chauffard en attendant le jour où il fondra sur lui comme un prédateur. Mais pour le moment, tel un Dexter à la mode gabonaise, il nettoie les rues de Libreville des voyous, violeurs, politiciens véreux et génocidaires rwandais qui y sont planqués...

Mon avis : J'ai eu beaucoup de mal à lire ce livre, Janis Ostiemi se répète énormément, son personnage Jean-Marc doit raconter au moins trois fois l'intrigue sur ces 227 pages, à différentes personnes, et finalement l'intrigue policière n'avance absolument pas. L'élément déclencheur m'a semblé mal mis en valeur, on n'y croit pas du tout alors que c'est un point qu'on revoit tout au long du roman, et je pense vraiment que le problème vient de l'écriture : classique mais qui manque de puissance. L'aventure ne commence vraiment qu'au dernier quart du livre, c'est lent et fade. De même, j'ai trouvé les personnages assez désagréables : tous les hommes sont machistes, passent leur temps à boire et, même si le motif de la vengeance pouvait en faire un personnage complexe, le personnage de Jean-Marc était creux, vraiment inintéressant car il n'amène aucune tension cohérente. J'ai vraiment été déçue par ce livre, mais je pense quand même en lire d'autres de cet auteur en espérant que ce livre-ci n'était qu'une erreur de parcours.

Un polar divertissant .

"Les deux policiers traversèrent la cour sans échanger un mot. Jean-Marc rompit le silence devant sa voiture. Après le témoignage de Georgette, chacun d'eux essayait de se faire une idée de ce qui avait bien pu arriver à Svetlana."
Tu ne perds rien pour attendre

samedi 8 avril 2017

L'affaire Baskerville 1 : Une étude en Soie

Emma Jane Holloway
Bragelonne
EAN : 9782820519719

sorti le 20 février 2015
ebook
langue française


En ce début d'avril 1888, la jeune Evelina Cooper se prépare à la saison londonienne, événement incontournable pour les jeunes ladies et qui décidera de leur avenir. Mais en ce début d'avril, son passé la rattrape : un meurtre a eu lieu dans la maison de son amie Imogen, et en tant que nièce du célèbre Sherlock Holmes elle se doit de mener l'enquête. Dans un contexte politique difficile pour les aristocrates, elle est la seule à pouvoir protéger la famille Roth des conséquences d'une telle affaire, d'autant plus que la magie n'y est pas étrangère et qu'il est guère recommandable que ce détail arrive aux oreilles des barons de la vapeur...

Mon avis : Comme beaucoup de lecteurs je pense, j'ai été attirée vers ce livre par sa référence à Sherlock Holmes, et c'est sûrement la seule critique négative que je peux faire sur ce livre...
L'univers de L'affaire Baskerville est très intéressant : on se trouve dans le Londres victorien, ville partagée en quartiers dominés par les barons de la vapeurs. Ces personnages appartiennent à la petite bourgeoisie et contrôlent toutes les technologies de la ville, ils sont par ce biais au pouvoir, ce qui ne plaît pas à tous les aristocrates. Le contexte politique est ainsi très précis et plutôt complexe, et on suit des personnages de différents statuts sociaux, ce qui rend le récit passionnant pour tous ces enjeux. L'héroïne, Evelina Cooper, est un personnage remarquablement bien construit ; orpheline d'une mère bourgeoise reniée par sa famille et d'un père élevé au sein d'un cirque mais tentant de s'élever dans la société, Emma Jane Holloway a réussi à bien transcrire cet entre-deux dans lequel se trouve Evelina, ne désirant pas renier son passé mais désirant une vie différente. Ce trait est appuyé par le fait que cette jeune femme est passionnée de mécanique, héritage de son grand-père paternel, tout en restant très féminine. Il faut en plus ajouter à cela qu'elle pratique la magie, ce qui la rend d'autant plus aventurière, et qui est problématique dans cette société puisque la magie est redoutée par les barons de la vapeur qui y voient une manière de leur enlever le pouvoir qu'ils ont acquis. Tous les personnages présents dans ce livre ont une histoire, un caractère complexe et de l'affection qui les rendent profondément humains, malgré les nombreuses manipulations qui rythment le livre. Même moi qui suis plutôt hermétique à la romance, le triangle amoureux entre Evelina, Nick le lanceur de couteaux et Tobias Roth le bel aristocrate rebelle m'a plu ; ces personnages ont une réelle profondeur, et leurs histoires sont utiles à l'intrigue. Le seul personnage ne répondant pas à ces caractéristiques est le docteur Magnus, qui est irrémédiablement noir et j'ai trouvé cela dommage qu'il n'y ait d'autres raisons pour son comportement que la folie et l'ambition.
L'écriture de Emma Jane Holloway est classique mais nous entraîne dans son univers très rapidement. La plupart des chapitres débutent par un article de journal relatant les événements ayant eu lieu précédemment, ce qui aide à se mettre à la place des personnages et à vivre pleinement l'histoire. J'ai beaucoup aimé qu'elle se moque de certains de ses personnages et qu'elle fasse des références aux romans de Conan Doyle. Cependant, ces deux univers sont très différents et je n'ai pas retrouvé Sherlock Holmes et Watson, utiliser leurs noms dans ce roman est incohérent. C'est dommage car ce ne sont, finalement, pas des personnages importants, que l'oncle soit Holmes ou un personnage inventé ne change rien à l'intrigue, il aurait mieux valu ne pas utiliser ces noms car ça risque de décevoir les fans de Sherlock Holmes alors que ce roman est vraiment superbe. Pour cette raison, ce n'est pas un coup de cœur pour moi, mais Holloway a réussi tout le reste et je ne peux que le recommander !

Un remarquable roman mêlant magie et policier avec un univers steampunk passionnant.



"L'honneur est l'excuse qu'invoquent ceux qui ne supportent pas d'affronter leur propre faiblesse."
Une étude en soie

samedi 1 avril 2017

Bilan de mars

Ce mois-ci, je suis plutôt satisfaite de mes lectures : mis à part les deux dernières qui m'ont laissée un peu mitigée, ça a été de super découvertes ! J'ai pu lire des genre très différents, des styles très différents, et j'adore ça !
Je suis aussi contente pour les "petits nouveaux", sur cette longue liste je n'en ai acheté qu'un, le reste étant des services de presses ou des livres disponibles gratuitement. Maintenant, il faut juste que j'arrive à ne pas les laisser trop longtemps dans ma PàL ! xD

En cours
Une étude en soie de Emma Jane Holloway

Livres lus
La triste fin du petit enfant huître et autres histoires de Tim Burton
Un palais de papier de Françoise Hamel
Là-bas, c'est toujours loin de Corine Koch
L'installation de la peur de Rui Zink
Damoclès de Fatou Ndong
Défaite des maîtres et possesseurs de Vincent Message
Les voyages de Gulliver de Jonathan Swift
Le principe du désir de Saïdeh Pakravan
Le destin du touriste de Rui Zink
L'île aux trente cercueils de Maurice Leblanc

Bilan des challenges
2741 pages lues
10 livres
dont 3 de la PAL 2016

Les petits nouveaux
Pour 500 rials d'or, la fortune de Ch'ha de Sonia Koskas
Tu ne perds rien pour attendre de Janis Ostiemi
Le vent les a ôtés de Marc Séguier
Là-bas, c'est toujours loin de Corine Koch
Little America de Henry Bromell
Les pleurs du vent de Shun Medoruma
Premières neiges sur Pondichéry de Hubert Haddad
Un palais de papier de Françoise Hamel
Les Hauts de Hurlevent de Emily Brontë
Guerre et Paix, tomes I et II, de Léon Tolstoï
Damoclès de Fatou Ndong
Le principe du désir de Saïdeh Pakravan
L'installation de la peur de Rui Zink

vendredi 31 mars 2017

La triste fin du petit enfant huître et autres histoires

Tim Burton
Editions 10/18
EAN : 9782264048738

sorti le 20 novembre 2008
122 pages
bilingue : anglais-français


Fidèle à son univers d'une inventivité si particulière, mêlant cruauté et tendresse, macabre et poésie, Tim Burton donne le jour à une étonnante famille d'enfants solitaires, étranges et différents, exclus de tous et proches de nous, qui ne tarderont pas à nous horrifier et à nous attendrir, à nous émouvoir et à nous faire rire.
Un livre pour les adultes et pour l'enfant qui est en nous.

Mon avis : Ce livre rassemble une vingtaine de poèmes écrits par Tim Burton. On retrouve son univers particulier dans ces enfants abandonnés, exclus par les autres. Il oscille, et nous emporte avec lui, entre pitié et plaisir malsain devant les destins de ses pauvres créatures.
La poésie rajoute une dose de cruauté à cet ensemble, les personnages avançant irrémédiablement vers leur fin pour le plaisir de lier les rimes. Cependant, la traduction de René Belletto prend de nombreuses libertés par rapport au texte original pour garder la versification, au détriment à la fois du style et de la fluidité... J'ai trouvé que certains poèmes rendaient mieux en français cet univers original alors que d'autres étaient difficilement lisibles, les rimes complexifiant la lecture en coupant des mots.
Le recueil est illustré des dessins de Tim Burton, ce coup de crayon si reconnaissable qui nous rappelle d'autant plus ses films. Cependant, ceux-ci accompagnent la narration plus qu'ils ne la servent, mis à part pour Staring Girl.
Je reste tout de même mitigée sur ce livre ; si l'univers est bien retranscrit en mots, les histoires en elles-même ne sont pas intéressantes. Certains poèmes se limitent à trois malheureux vers... Il s'agit d'un bon complément de ses films, aucun doute sur cela, mais pas d'une oeuvre à part entière à mon sens. La question que je me pose est donc celle-ci : si Tim Burton n'était pas ce réalisateur marginalement reconnu, son recueil aurait-il autant d'intérêt ?

Un recueil de poèmes tendre et macabre, débordant d'humour noir, à l'image de son auteur.




"Mon fils, es-tu heureux ? Sans indiscrétion,
Rêves-tu quelquefois des célestes régions ?
Ne t'es-tu jamais dit : « Mourons » ?"
La triste fin du petit enfant huître

jeudi 30 mars 2017

Un palais de papier

Françoise Hamel
Fayard
EAN : 9782213686790

sorti le 15 mars 2017
352 pages
langue française


Merci aux éditions Fayard et à Netgalley pour ce livre.

Lorsqu'Espérance de Kerzo quitte sa Bretagne natale pour la capitale, les caisses du Royaume de France sont désespérément vides et Louis XIV a accumulé une dette colossale. Déjà. Puis le Roi-Soleil s'éteint, mais l'ardoise reste.
Cependant tout Paris bruisse du nom d'un aventurier d'origine écossaise : John Law. Car cet homme a un plan, qui aura bientôt la faveur du Régent : remplacer la monnaie métallique par des billets de papier.
Fascinée, Espérance de Kerzo entre au service de celui dont on espère qu'il sauvera le pays de la faillite. Et c'est de l'intérieur, en observatrice privilégiée, qu'elle raconte les grandes innovations et les petites manigances de cette entreprise.
Pourtant, cette jeune fille fougueuse et libre, lectrice avide aussi bien de Montaigne que du Code paysan des premiers Bonnets rouges, a toujours rêvé de liberté - et jamais de finance. Les sentiments que lui inspire le troublant John Law seraient-ils à l'origine de cette contradiction ?

Mon avis : Un palais de papier relate les événements se déroulant entre 1715 et 1720, une période de l'Histoire française peu connue dans ses détails. On va y suivre Kerzo, une jeune femme venue à Paris et découvrir à travers son regard la vie mondaine, les complots et les mœurs de cette époque.
Espérance de Kerzo est une "petite gens", passionnée de littérature, de philosophie, extrêmement humaine, généreuse et rêvant d'égalité et de justice. Grâce à ses connaissances en lettres, elle va progressivement s'intégrer dans les salons et côtoyer de grands noms tels que Montesquieu, Marivaux ou encore Voltaire. Mais elle va surtout être repérée par John Law qui lui demandera de l'assister dans la tâche qu'il s'est fixée : rétablir la stabilité économique dans le royaume.
Ce livre me semblait intéressant pour l'affaire financière qu'il raconte, et le nom de John Law ne m'étant pas tout à fait inconnu (pour ceux qui comprennent l'anglais et qui seraient intéressés par cette affaire, je vous recommande les vidéos d'Extra Credits "The History of Paper Money") j'étais vraiment impatiente de le lire. L'écriture est poétique, pleine de métaphores, dont celle du lys de mer qui me semble bien représenter Kerzo. Le style de Françoise Hamel veut rappeler celui de l'époque donc le langage est un peu vieux mais reste tout à fait compréhensible. Les personnages sont profonds, bien dépeints et complexes. Ils ont chacun leur propre caractère, ce qui amène de la diversité dans le texte, et on suit pas à pas leur évolution ce qui doit donner envie de savoir comment cette aventure finit pour chacun d'eux, et en particulier pour les quatre principaux. J'ai en particulier aimé celui de La Teignouze, prêtre nomade breton, révolté et philosophe, qui ne cache pas ses idéaux, mais qui reste lucide quant aux comportements du peuple et à l'incapacité de ses alliances politiques. De même, l'intrigue est intéressante sans être lourde, et si l'amour est présent le caractère libre et féministe de Kerzo le ramène toujours au deuxième, voire au troisième plan, bien après la littérature, la morale et la politique. Pourtant, je n'ai pas réussi à rentrer dans l'histoire, peut-être parce que je ne comprends absolument rien à la finance et que ça m'a rebutée inconsciemment, parce que je n'ai pas compris comment fonctionnait le système de Law... Je serai bien incapable d'expliquer pourquoi mais ce livre m'a semblé interminable. Les faits racontés sont intéressants, j'avais hâte de lire la multitude d'anecdotes historiques mais contre toute attente, je n'ai pas réussi à m'attacher à la majorité des personnages. J'ai lu ce livre "de loin".

Un bon roman historique sur la crise financière et le contexte politique du XVIIIème siècle.




"Faites comme le lys de mer, sur l'île de Houat : en cas de menace extérieure, il s'enfonce seul dans le sable et il n'en ressort qu'après avoir retrouvé sa tranquillité"
Un palais de papier

dimanche 26 mars 2017

Là-bas, c'est toujours loin

Corine Koch
L'Harmattan
EAN : 9782343106915

sorti le 2 janvier 2017
126 pages
langue française

Merci aux éditions L'Harmattan et à Livraddict pour ce livre.

En 1974, Sahraan quitte son île pour s'installer en France, ses souvenirs et un plant d'arbre pour seuls bagages. Il va maintenant vivre à V..., dans l'espoir de donner une vie meilleure à sa famille restée au pays en attendant qu'elle puisse le rejoindre.
Seize ans plus tard, Maira est à la recherche de ses origines. Son père est parti dans la nuit des années auparavant, elle ne garde aucun souvenir de lui. Jusqu'au jour où, en fouillant dans les affaires de sa défunte mère, elle trouve une vieille photo, floue. Sa quête l'emporte alors là-bas, au loin, dans un pays qu'elle ne connaît pas.

Mon avis : Il ne faut pas être un grand devin pour comprendre dès le résumé que Sahraan est ce père disparu, et le livre ne fait aucun mystère sur ce point. Dès son arrivée en France, l'homme explique sa présence et ses espoirs. On va le suivre dans ses tentatives d'intégration, le voir dans ses efforts pour apprendre la langue. Sa vie est un combat quotidien, contre le déracinement, contre le racisme, contre l'absence... Dans cette France rurale, sa différence effraie, ou attise la curiosité, et c'est de manière très touchante que Corine Koch décrit ce que peut ressentir un homme qui a tout quitté par amour pour sa fille.
De l'autre côté, on a le point de vue de Maira, fille élevée dans le mystère de cette absence. Elle a vécu pendant seize ans sans père, dont la seule image qu'elle possède vient des histoires de son grand-père. Elle a vécu dans la culpabilité et la tristesse, ressentant un manque qu'elle était incapable de combler. 
J'ai vraiment tout aimé dans ce roman, l'écriture fluide et haletante, la force et la profondeur des personnages... Sans rentrer dans les détails, je dirais juste que l'arbre a une importance capitale et que sa présence me donnait vraiment l'impression d'être dans un conte, comme si il enveloppait tous les passages qui le concerne d'une aura onirique, et on sait à quel point j'aime l'onirisme ! Mais il y a un détail qui m'a surtout surprise : malgré la promesse faite à sa femme, Sahraan envoie des lettres à sa fille, lettres qu'elle n'aura jamais vraiment l'occasion de lire au contraire du lecteur. Ces lettres sont écrites en portugais et la traduction est dans les notes de fin. J'ai trouvé ce parti très intéressant, et j'ai beaucoup aimé avoir cette dualité de langue qui rappelle les efforts du personnage pour apprendre le français.

Un livre magnifique sur l'absence, l'amour filial, le déracinement et la quête des origines.



"Pour se délivrer de l'odeur de la canne à sucre, de l'ombre protectrice des montagnes, du profil soucieux d'un visage penché sur un livre de comptes, il ne peut employer d'autres mots que les siens. Il rend au pays ce qui l'entrave ici."
Là-bas, c'est toujours loin

jeudi 23 mars 2017

L'installation de la peur

Rui Zink
Agullo Editions
ISBN : 9791095718062

sorti le 8 septembre 2016
192 pages
langue française


Quelqu'un sonne à l'entrée. La femme,méfiante, cache son enfant dans la salle de bain avant d'aller voir qui attend devant chez elle. Ils sont deux. Ils sont venus installer la peur, directive gouvernementale n°359/13. S'ensuit une performance inquiétante où les deux hommes répertorient tous les maux de la société. Mais on ne contrôle pas la peur, et le dénouement pourrait bien ne pas être celui auquel ils s'attendaient...

Mon avis : Après avoir lu Le destin du touriste, il me tardait de commencer ce livre ! On y retrouve la plume originale de Rui Zink, son écriture faite de phrases courtes, de répétitions. On lit ce livre très vite car tout s'enchaîne, jusque dans les dialogues qui rappellent les pièces de théâtre. D'ailleurs beaucoup de passages m'ont fait pensé au théâtre, la distance qu'il installe vis à vis des scènes qu'il nous décrit donne l'impression de lire des didascalies, tout comme les deux installateurs qui sont vraiment dans l'excès, dans la passion. L'absurde est toujours présent, dans la situation même (imaginez deux hommes qui viennent installer la peur chez vous comme ils installeraient l'électricité !), mais aussi dans les comportements.
Encore une fois, on ne sait ni où ni quand se passe l'intrigue. On ne connaît pas non plus le nom de cette femme qui sera appelée "la femme" tout au long du roman et, comme elle le dit, les noms des deux hommes sont certainement des "noms de guerre". Ce détachement permet de rire, parfois, d'une situation qui reste tout de même oppressante. Enfermé dans un huit-clos avec les personnages, on se sent rapidement pris au piège de la situation qui dégénère. C'est un effet assez surprenant de cette atmosphère ni noire ni agréable pour autant qui permet de rire tout en se sentant oppressé...
Et bien sûr, un petit retournement de situation à la fin !

Un livre décalé, doux-amer, qui malgré quelques longueurs a été un excellent moment de lecture.




"Madame n'est pas sans savoir que l'installation de la peur est un objectif patriotique. Directive n°359/13. Arrêté 8 : « La peur doit être installée dans tous les foyers dans un délai de cent vingt jours. »"
L'installation de la peur

dimanche 19 mars 2017

Damoclès

Fatou Ndong
Anyway Editions
EAN : 2374880486

sorti le 30 août 2016
336 pages
langue française


Merci à Fatou Ndong et à Livraddict pour cette découverte !

Jackson, 1963
A la demande de Madame Harper, la maîtresse de sa mère, Madelyn Johnson doit donner, dans le plus grand des secrets, des cours de soutien au fils de cette grande famille blanche. Bien qu'elle ait passé son enfance avec Sean et Sebastian Harper, leur différence de couleur leur a fait prendre des chemins différents, leurs mondes ne doivent pas se croiser. Dans cette ville ségrégationniste, cette demande est un véritable risque pour la jeune fille, car la mort est l'unique sentence pour les noirs coupable de n'importe quel préjudice. D'autant plus que Monsieur Harper se présente aux élections pour devenir maire de Jackson, si la relation entre Madelyn et les jumeaux Harper venait à être connue, il en serait fini de cette grande famille, et la coupable serait toute trouvée...

Mon avis : Avant de parler du contenu du livre en lui-même, je voudrai parler de sa naissance. A la fin du roman, on trouve un article du Figaro datant de 2011 ; à Jackson, un groupe d'adolescents blancs a tué, sans autre raison que la haine, un garagiste noir âgé de 49 ans. Il n'a pas même eu le temps de se défendre. Le racisme est encore très présent aux Etats-Unis, de ce fait, Damoclès est un livre actuel, engagé, qui mérite d'être connu.

Je pense que cet article représente la base de travail de Fatou Ndong : ses personnages sont en majorité des adolescents, entre 17 et 20 ans. Ils gravitent tous autour de la famille Harper, et ont des idées différentes, parfois opposées, sur le traitement infligé aux noirs. Sebastian, qui est resté en contact avec Madelyn toutes ces années, est quelqu'un qui voit au-delà de la couleur de peau alors que son frère jumeau Sean "suit le troupeau". La psychologie de ce dernier personnage est plus complexe que je ne pourrais le décrire, il change progressivement, mais son opinion au début du livre sur les noirs ne fait aucun doute : ils lui sont inférieurs, ne vivent que par (et pour) son plaisir. C'est une idée partagée par beaucoup de familles de Jackson. Quant à Madelyn, c'est une fille forte, qui refuse d'être rabaissée et rêve d'égalité, elle vit dans le ghetto noir avec sa mère et sa sœur, son père ayant du partir menacé par le Ku Klux Klan pour ses rêves de justice. On suit son quotidien, et c'est une vie dure à supporter...
La structure du livre joue énormément sur le ressenti du lecteur. Il est découpé en points de vue de personnages, on peut donc revoir les mêmes séquences vécues par des caractères différents. Ça permet de mieux comprendre le contexte et les enjeux, il n'y a pas de gentils ou de méchants, seulement des personnes manipulées par la société, leurs intérêts ou bien dépassées par les événements. Je ne raconterai pas la fin de l'histoire, mais je trouve que c'est quelque chose qui appuie ce fait. Le changement de points de vue permet aussi d'installer du suspense, de retenir l'attention du lecteur. J'ai également beaucoup aimé que les articles de la loi Jim Crow annoncent le sujet des chapitres suivants.
Si l'intrigue, et le livre en général, m'ont beaucoup plu, j'ai tout de même quelques points qui m'ont dérangés. Je tiens à préciser que ce n'est que mon ressenti (je suis un peu chiante sur les bords !) et que ça ne gêne en rien la lecture du roman ! Donc voilà, j'ai trouvé l'écriture un peu maladroite par moment, en particulier au niveau des dialogues ; certains n'apportaient aucune nouvelle information et je trouve ça dommage. De même, j'ai été déçue par les illustrations d'intérieur ; j'ai choisi ce livre aussi pour sa couverture qui me semblait bien refléter le sujet, son côté sérieux. J'ai trouvé que le graphisme des illustrations sortait complètement de cette idée, il rappelle vraiment les livres pour adolescents, donne un côté "léger" qui ne va pas avec le sujet. Les derniers points concernent l'intrigue : j'aurais aimé en savoir un peu plus sur le père de Madelyn, et j'aurais aussi aimé que le dénouement concernant James Carter soit amené un peu plus tôt, qu'on ait des indices tout au long du livre. C'est une révélation cohérente quand on connaît les personnages, mais qui me semblait un peu sortir de nulle part sur le coup.

Un excellent roman sur le racisme, touchant, brutal et d'actualité.




"Ils disaient qu'ils ne répondraient pas à cette violence par la violence, mais qu'ils continueraient de manifester et tout cela dans le calme. C'était pathétique !"
Damoclès

jeudi 16 mars 2017

Défaite des maîtres et possesseurs

Vincent Message
Le Seuil
EAN : 9782021300147

sorti le 7 janvier 2016
304 pages
langue française


COUP DE CŒUR !

Iris n'a pas de papiers. Hospitalisée après un accident de voiture, elle attend pour être opérée que Malo Claeys, avec qui elle habite, trouve un moyen de régulariser sa situation. Mais comment la tirer de ce piège alors que la vie qu'ils mènent ensemble est interdite, et qu'ils n'ont été protégés jusque-là que par la clandestinité ?

Mon avis : On est dans un univers qui ressemble beaucoup au nôtre, avec quelques changements. L'homme a perdu sa place de dominant et est maintenant asservi par des démons venus d'ailleurs dans la galaxie. Par les lois promulguées par ceux-ci, la vie humaine est totalement maîtrisée par ces nouveaux arrivants et l'homme se retrouve à la place qu'il donnait aux animaux. C'est une Terre troublante qu'on retrouve ici, cohérente mais qui donne des frissons. Quand j'ai commencé ce livre, j'avais peur que le côté "défense des animaux" soit trop lourd et finisse par m'agacer : c'est un sujet qui m'intéresse mais je n'aime pas qu'on me force la main et qu'on me juge. Au contraire, c'est un aspect du livre que j'ai beaucoup apprécié ; le message est clair mais subtil dans son écriture. Les animaux sont souvent cités dans le roman mais seul un passage rappelle vraiment la façon dont nous les traitons, je pense que c'est ce qui donne sa force au message, qui le grave dans les esprits de manière durable mais positive.
Dans ce monde, Malo Claeys, qui nous raconte une partie de son histoire, est un de ces envahisseurs, il travaille aux Bureau de l'éthique et défend les droits des humains. Il cache chez lui une jeune humaine, Iris, dans la plus totale illégalité, mais lorsque celle-ci est blessée après être sortie de la maison, c'est toute sa vie qui bascule : il risque de tout perdre, et avant tout Iris elle-même. La relation entre ces deux personnages est assez complexe. Je croyais au début qu'ils formaient un couple, mais Vincent Message est bien trop talentueux pour une explication aussi simple. Dépendants l'un de l'autre mais aussi très autonomes, ils vivent dans deux mondes différents et finalement je pense que c'est ça qui les lie et fortifie leur affection mutuelle. Iris est illégale dans son existence même, elle se repose sur Malo pour la cacher, la protéger (bien qu'elle soit une résistante endurcie, une femme forte) alors que celui-ci a besoin de sa présence pour oublier un moments les atrocités dont il est témoin dans son travail au quotidien. Ce lien entre eux est beau et fort sans qu'on puisse réellement mettre de mot dessus.
Finalement, j'ai vraiment été emportée par l'écriture de Vincent Message, et j'avoue que je ne m'y attendais pas. C'est rythmé, touchant, profond. Un grand coup de cœur.

Une fiction politique pour la défense des animaux, profonde et dérangeante.




"Mais ces heures de promenade dispersées à tous vents, si ce n'était plus quelque chose à peindre, c'était à vivre, du moins. C'était pour le présent."
Défaite des maîtres et possesseurs